CAMEROUN: COMMENT SORTIR DE L’IMPASSE AUTOUR DU PROBLÈME ANGLOPHONE-par Achille Mbembe

Achille Mbembe.

Pendant très longtemps, le Cameroun a echappe aux radars de l’opinion africaine et internationale.

Dictature a huis-clos caractérise tout autant par son opacité que par sa brutalité, il a su ne jamais faire parler de lui sur la scene mondiale qu’a l’occasion des exploits – intermittents – de son equipe nationale de football – veritable symbole a la fois des énormes potentialités de ce peuple et de l’extraordinaire gâchis erige en principe de gouvernement par une elite vénale et prédatrice, dont une très grande partie, au demeurant, possède des passeports étrangers.

Ce drame a huis-clos de l’un des pays les plus énigmatiques du continent tire progressivement vers sa fin.

Et pour deux raisons.

D’une part, a cause de la confusion entre le cycle politique de la nation, la forme meme de l’Etat et le cycle biologique de l’autocrate, il était naturel qu’au crepuscule de la vie de ce dernier, la vieillesse et la sénilité de l’un frappe presque mécaniquement l’autre.

Au fur et a mesure que s’accélère le déclin du cycle biologique du satrape, la brutalité ne suffira plus a masquer la desuetude du modele politique, et les conflits découlant de son inadaptation.

Il y a en effet des regimes dont les fondements sont tellement pourris que ces derniers s’affaissent moralement longtemps avant leur chute objective. Une ou deux crises apparemment bénignes – mais mal gérées – suffisent alors a enclencher le processus de decomposition ouverte.

Dans le cas du Cameroun, deux plaies sont ouvertes que nul ne peut désormais cacher – l’enkystement du terrorisme (Boko Haram) dans la zone septentrionale du pays et la defection croissante de l’ex-Cameroun occidental, sur fonds de désordres a present chroniques sur une grande partie de la frontière avec la Centrafrique.

Deuxième raison justement, ce qu’il faut bien appeler “la crise anglophone” – laquelle pose, au fond, la question très directe de la viabilité de l’Etat du Cameroun dans sa forme actuelle.

Dans sa forme actuelle, cet Etat n’est tout simplement plus viable, et il faut passer a autre chose. C’est ce que révèle, au grand jour, la crise anglophone.

A cause de la mutilation de la conscience historique des Camerounais depuis la défaite du mouvement nationaliste, la question dite anglophone est très mal posée aussi bien par ceux et celles qui sont entres en dissidence que par ceux et celles (y compris dans l’intelligentsia), qui, aujourd’hui, appellent malheureusement a la repression.

Il y a en effet, pour des raisons d’ordre historique et juridiques, une “spécificité” de la question anglophone.

Le reconnaitre est un préalable au denouement du conflit en train de se mettre en place.

Le Cameroun d’après 1961 a hérité de “cultures politiques” et d’imaginaires de l’Etat et des institutions qui n’étaient pas les memes d’un cote comme de l’autre du Mongo.

Idem pour ce qui concerne les rapports entre l’Etat et la société, l’Etat et les “corps professionnels et intermédiaires”.

Pour définir les choses simplement, disons que l’on a hérité, d’un cote, d’un modele “commandiste” (le modele français) et, de l’autre, un modele “coopératif” (le modele britannique).

Au demeurant, le modele britannique se voulait plus proche des modeles precoloniaux – lesquels privilégiaient justement l’inclusion et accordaient une plus-value au pluralisme. L'”indirect rule” était, de ce point de vue, une formule typique du gouvernement coopératif ou associatif.

L’arbitraire étatique existait comme dans tout projet colonial. Mais il était tempere par un degré relatif d’attachement a une certaine idée du “fairness”.

Ruben Um Nyobe n’aurait jamais été assassine sous la colonisation britannique. Comme Nkrumah, Jomo Kenyatta et bien d’autres, il aurait sans doute été mis en prison. Mais il aurait été effectivement libéré au cas ou son parti venait a triompher lors d’elections qui, sous la colonisation britannique, étaient relativement libres.

La “francophonisation” de l’Etat, des institutions et de la culture politique sur le modele colonial du “commandisme” est bel et bien la raison qui a conduit a l’impasse actuelle.

Pour en sortir, il faut donc entreprendre, sciemment, de “de-francophoniser” l’Etat, c’est-a-dire, de véritablement le décoloniser.

Telle est l’opportunité quasi-historique que nous présente la dissidence anglophone. Mais elle n’est pas sans ambiguïté.

La dissidence anglophone a choisi de formuler ses revendications en des termes identitaires plutôt que dans des termes relativement plus universels qui auraient permis de revisiter “la question nationale” dans la perspective d’un veritable Etat panafricain démocratique et multiculturel.

En formulant ses revendications en termes identitaires – et donc a l’intérieur d’un paradigme purement colonial – elle n’a pas su s’attirer la sympathie des citoyens camerounais qui ne se reconnaissent ni dans la “britanite”, ni dans la “francite”.

L’on veut bien croire que nos compatriotes d’outre-Mongo auraient de profondes affinités avec les sujets de sa Majesté la Reine d’Angleterre – affinités au nom desquelles ils seraient en droit de revendiquer l’existence, aujourd’hui, d’un Etat séparé appelé le “Cameroun britannique”!

Mais qu’en est-il des affinités culturelles et historiques qui les relient, bien avant l’episode colonial, aux sociétés régionales voisines?

Qu’en plein 21e siècle des Africains projettent de tuer et de se faire tuer au nom de la defense des traditions anglaises ou françaises serait le comble de l’absurdité dans un pays qui compte pourtant des intellectuels parmi les plus respectes du Continent.

Le veritable “problème national” est donc celui de la décolonisation de l’Etat et de sa radicale démocratisation.

Celle-ci passe par sa “de-francophonisation” et son remplacement par un nouveau modele coopératif et non commandiste.

Nous n’avons besoin ni d’un Etat “francophone”, ni d’un Etat “anglophone”, mais d’un Etat panafricain decolonise, multiculturel, multinational; et démocratique.

Le federalisme ou, a défaut, une régionalisation radicale, est la meilleure voie vers ce nouvel Etat multinational et multiculturel.

Au sein de ce nouvel Etat multinational et multiculturel, la question dite anglophone trouvera sa solution compte tenu de sa spécificité.

Mais les problèmes structurels de mauvaise gouvernance ou précisément de gouvernement par la negligence et la brutalité (qui affectent toutes les regions du Cameroun) trouveront également un debut de solution.

Evidemment, aussi bien l’option fédéraliste que la régionalisation constituent de reels dangers pour l’elite prédatrice incrustée au pouvoir depuis 1958. La satrapie ne fonctionne-t-elle pas grace a la centralisation des prébendes?

Mais il faut aller de l’avant au lieu d’investir dans un modele désuet, qui est devenu une menace potentielle pour la stabilité de la sous-region. Le modele jacobiniste français a été abandonne par la France elle-même. Il n’y a aucune raison que les Africains demeurent des esclaves du mimétisme.

Ni statu quo, ni separatisme donc.

Nous sommes obliges d’inventer autre chose.

Maintenant.

Dans l’immédiat, cela suppose de libérer tous les “captifs” rafles lors des ratissages en zone anglophone.

Cela suppose de mettre fin a la tragi-comédie qui consiste a les juger en français devant le Tribunal militaire de Yaounde sur la base d’une loi de circonstance destinée a faire face aux terroristes de Boko Haram.

Cela suppose de rouvrir les communications électroniques et de mettre fin au blocus digital des provinces anglophones.

Bref, cela suppose de faire passer le Cameroun du statut d’un simple accident géographique a une veritable Idee, en droit fil du projet nationaliste et panafricaniste, remis a jour dans les circonstances actuelles.
Par Achille Mbembe


 

 

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