Dr Denis A. Foretia, MD. MPH. MBA Dr Denis Foretia
“Dans la vie, il ya des moments où l’on est confronté à une situation qui met à l’épreuve son existence et sa raison – d’être envers la communauté et le monde. Pour moi et bien d’autres, c’est à ce scénario que renvoie le problème Anglophone au Cameroun.”
Problème anglophone au Cameroun: l’absence de dialogue pourrait conduire à un bain de sang
Dans la vie, il ya des moments où l’on est confronté à une situation qui met à l’épreuve son existence et sa raison – d’être envers la communauté et le monde. Pour moi et bien d’autres, c’est à ce scénario que renvoie le problème Anglophone au Cameroun.

Les Camerounais, dans leur immense majorité, sont conscients de l’existence d’un problème dit «Anglophone». Contrairement à certaines tendances qui ont voulu lui attribuer une démarche sécessionniste, il est plutôt question de la marginalisation systématique, par le gouvernement, des Camerounais originaires des Régions du Nord – Ouest et Sud – Ouest. Plus précisément, il s’agit d’une mécanique dont l’objectif est de porter atteinte aux spécificités culturelles, juridiques et administratives du groupe sus-cité. Mis sur la place publique par des avocats et enseignants d’expression anglaise, la question Anglophone s’est heurtée à l’usage disproportionné de la violence par la classe politique de « mon pays bien aimé», pour emprunter une expression si chèrement consacrée. Des revendications qui auraient pu trouver des solutions immédiates, se sont transformées, du fait de l’inertie et de l’incapacité du gouvernement, en crises sociales et violations flagrantes des droits de l’homme.

Déficits de Gouvernance

Le Consortium des Associations de la Société Civile Anglophone du Cameroun (Consortium), mis en place par des Camerounais d’expression anglaise en vue porter des revendications auprès du gouvernement, a opté pour la voie du dialogue. Le péché originel de ses représentants est d’avoir réservé une fin de non-recevoir aux offres de corruption qui leur ont été faites par les autorités publiques. En guise de représailles, un Arrêté de René Sadi, Ministre d’Etat en Charge de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation, interdit ses activités et le désigne comme organisation terroriste. Cette démarche suscite certaines préoccupations : comment expliquer que des membres du gouvernement, que j’ai désignés comme mes représentants, engagent des pourparlers avec un groupe et, lorsque les négociations avec ce dernier sont dans l’impasse, vont volte-face et brandissent l’arme «d’organisation terroriste »? A l’évidence, il ne fait aucun doute que la décision d’interdire les activités du Consortium des Organisations de la Société Civile Anglophone, tout come celle d’interpeller ses mandataires, font partie des mauvaises décisions prises par le Président Paul Biya en 34 ans de règne. Le gouvernement a commis une erreur stratégique en présageant que l’interdiction du Consortium et l’arrestation de ses dirigeants résolvraient la crise. Cette démarche a plutôt aggravé la situation et jeté les bases d’un mouvement d’action populaire de citoyens ordinaires en quête de liberté et d’égalité. Pour une fois, près de 99, 9999 % de Camerounais Anglophones ont regardé dans la même direction et se sont mis debout comme un seul homme pour parler d’une même voix. Seuls des personnalités Anglophones occupant des postes de responsabilité dans le gouvernement et certains hommes politiques n’ont pas soutenu ouvertement les revendications du Consortium. De même, une organisation telle que le Southern Cameroons National Council (SCNC), qui n’avait jamais bénéficié d’un soutien de 5%, jouit désormais d’un indice de popularité considérable. Etait-ce le plan secret du gouvernement en vue de justifier des arrestations arbitraires, des traitements inhumains et actes de torture sur des citoyens ? Quoi qu’il en soit, une telle démarche porterait les germes de sa propre destruction. Les récentes manifestations ont, contre toute attente, “libéré” les Camerounais Anglophones. Des parents d’élèves ont volontairement refusé d’envoyer leurs enfants à l’école, une manière de demander au gouvernement de se pencher sur les requêtes formulées par le Consortium. Dans la ville de Buea, les propriétaires de boutiques ont respecté les mots d’ordre du Consortium en fermant leurs échoppes les lundis et mardis. Etant donné qu’ils en ont marre, les opérateurs économiques ne trouvaient aucun inconvénient à fermer leurs lieux de commerce. La séquence des événements dans le Cameroun Anglophone nous rappelle, à suffisance, les velléités du Congrès National Africain (ANC) en Afrique du Sud, une formation politique emblématique qui a combattu pour la cause noire. Il convient de rappeler que les dirigeants de l’ANC furent, en leur temps, arrêtés, torturés, jugés par des juridictions d’exception et condamnés à de lourdes peines privatives de liberté. Par analogie, les dirigeants du Consortium ont été traduits devant les tribunaux d’exception et seront condamnés comme tels. Quoique cette situation ressemble à du déjà vu, la réalité est que ces leaders ont déjà accepté leur destin. La population Anglophone, au Cameroun comme à l’étranger, est consciente que le Consortium défend des intérêts légitimes. A l’heure actuelle, la popularité de ses dirigeants auprès de ce public-cible est indisputable. Tout comme les compatriotes Francophones, le Consortium lutte pour la dignité humaine, la non-discrimination et l’égalité de tous les citoyens. Les Anglophones du Cameroun veulent préserver leurs cultures, maintenir leur système éducatif/juridique et participer équitablement à la gestion des affaires de la cité. C’est la raison pour laquelle les dirigeants du Consortium ont refusé de se faire corrompre par les membres du gouvernement en vue d’abandonner leurs revendications. Tout récemment, Paul Ayah Abine, Procureur Général près la Cour Suprême du Cameroun, a été arrêté et incarcéré, en violation des dispositions légales en vigueur. Face à ce déni de justice et état de non-droit, les Camerounais Anglophones ne se sont pas pour autant lamentés. Par contre, certains syndicalistes et leaders d’opinion ont même proposé leur arrestation volontaire. Il ya lieu de croire que le gouvernement aurait opté pour l’usage de la force et de la violence comme moyens de sortie de crise. Je démeure sceptique face à une telle approche. Non seulement elle est inadéquate et contre – productive, les populations sont, en outre, plus que jamais déterminés.

Cameroun «Un et Indivisible»

Beaucoup d’observateurs et analystes sont unanimes sur le caractère «Un et Indivisible» du Cameroun. Certains n’hésitent pas à s’accrocher au spectre de la « division» lorsque des discussions relatives à la forme de l’Etat sont abordées. Je croyais fermement à cette unité et indivisibilité du pays de mes ancêtres. Depuis ma naissance, je n’ai connu qu’un seul Président de la République – Paul Biya -. Dans le souci de faire bon usage du caractère bilingue et biculturel de la mère – patrie, j’ai pris des dispositions, le long de mon cursus scolaire, pour apprendre les deux langues officielles du Cameroun, le Français et l’Anglais. Par la suite, mon épouse et moi avons créé une Fondation caritative, association à but non lucratif, dont le siège est à Yaoundé. Dans la gestion opérationnelle et la mise en œuvre de ses programmes, nous accordons une attention particulière à la maîtrise parfaite de l’Anglais et du Français par le personnel; et encourageons chacun (e) à parler la langue de son choix. Voilà le Cameroun auquel je crois. Comme d’autres l’ont relevé précédemment, être « Anglophone » dans le Cameroun d’aujourd’hui revient à surmonter au quotidien des épreuves difficiles, douloureuses et démoralisantes à la limite. Comment expliquer qu’un Camerounais Anglophone qui a étudié en anglais depuis l’enfance mais, qui a obtenu une mauvaise note à l’examen de langue anglaise au G.C.E Ordinary Level, ne soit pas autorisé à s’inscrire à l’Université de Buea? Par contre, un Camerounais Francophone ayant suivi un programme intensif post- Baccalauréat de langue anglaise en six semaines est autorisé à le faire. Le harcèlement sur les axes routiers fait également partie du vécu quotidien des Camerounais Anglophones. Récemment, des proches m’ont vivement recommandé de faire enregistrer ma nouvelle voiture dans les Régions du Littoral ou du Centre ; et pour cause, il est avéré que les véhicules possédant des plaques d’immatriculation Nord-Ouest (NW) et/ou Sud-Ouest (SW) subissent, de la part des gendarmes et autres forces de l’ordre, des tracasseries le long du trajet routier Douala-Yaoundé et sur d’autres postes de contrôle. La marginalisation s’étend aussi aux nominations à des postes de responsabilité. Dans la pratique, il est difficile pour les autorités détentrices de ce pouvoir de nommer un Anglophone à un poste de responsabilité de haut niveau si cette dernière est incapable de s’exprimer en langue française. Pourtant, l’actuel Ministre de l’Education de Base a besoin d’un interprète/traducteur pour tenir des échanges avec les représentants du Consortium. Il s’agit là de problèmes fondamentaux qui n’ont rien à voir avec le manque d’emplois à Yokadouma ou l’absence d’infrastructures routières à Kousséri. Des composantes sociologiques sont marginalisées en violation du pacte historique ayant servi de socle à la naissance de la nation Camerounaise. En l’absence d’un dialogue constructif, il est difficile d’envisager la célébration du 11 février dans les zones Anglophones. De même, la colère des populations ainsi meurtries est incompatible avec les manifestations du 20 Mai. L’unité et l’indivisibilité du Cameroun pourraient – elles se faire sans les Anglophones ? Pourquoi ces Régions ne célébreraient –elles pas certaines journées spéciales telles que le 18 Juillet (Journée Nelson Mandela) ou le 1er Octobre (indépendance du Cameroun Britannique) ? Certains pensent que les Régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest ne devraient pas prendre part aux élections de 2018. Dans un tel scénario, pourrait – on toujours, se prévaloir du caractère « Un et Indivisible » du Cameroun? De même, qu’adviendrait – il si, contraints par le peuple, les Parlementaires et Ministres des Régions Anglophones étaient poussés à quitter le gouvernement? Mes chers frères et sœurs, cette situation nous interpelle et une solution politique est plus que jamais indispensable.

Préjudices Financiers Considérables

D’après EYEMBE & ASSOCIES, les opérations Villes Mortes coûtent, sur le plan économique, au moins 20 milliards de FCFA par jour au trésor public. Les pertes quotidiennes en recettes douanières sont estimées à 195 millions de FCFA. A cet effet, il convient de relever que la Région du Sud-Ouest, à elle seule, génère près de 45% des recettes nationales. Eu égard à la rigidité des marchés financiers consécutifs à la chute brutale du cours des produits pétroliers, de tels déficits ne sauraient passer inaperçus. D’ores et déjà, les recettes de l’exercice 2016 affichaient un déficit considérable par rapport à celles de 2015 ; et la dette extérieure avait atteint 27% du PIB. Cette situation a poussé le Fonds Monétaire International (FMI) à envisager une probable dévaluation du Franc CFA sur le marché monétaire international. Sur tout un autre plan, l’absence d’une politique de libre circulation des personnes et des biens réduit les revenues potentielles des postes de péage. Les Camerounais sont conscients du fait qu’une partie substantielle desdits fonds est détournée par des agents de l’Etat. A défaut de se contenter du maximum, l’impact serait tout autre si les pouvoirs publics pouvaient sécuriser et investir, sur des projets prioritaires, ne serait- ce que 10% des recettes de péage. En tout état de cause, la pérennisation des Opérations Villes Mortes symbolise, s’il en était besoin, l’effritement de la capacité d’intervention de l’Etat vis-à-vis de ses obligations régaliennes. Raison pour laquelle le pays a besoin d’hommes de pensée, leaders et stratèges proactifs susceptibles de résoudre par anticipation des problèmes de développement ou d’intérêt commun.

Problématique du Silence

Indépendamment de leur appartenance linguistique – Anglophones/Francophones – des compatriotes m’ont découragé à publier le présent article. Ils estiment qu’il est susceptible de mettre des vies en danger et de donner au gouvernement des raisons d’arrêter, torturer et emprisonner des employés de ma Fondation. Je leur ai opposé des arguments contraires, basés pour l’essentiel sur une publication du compte TWITTER du Président de la République datée du 22 janvier 2017 qui déclare, en substance, qu’il n’est pas interdit de donner son point de vue sur les problèmes de la nation. Je me suis également appuyé sur le fait que certains acteurs qui se sont prononcés sur le sujet ont même requis la démission du Chef de l’Etat. Tous ces arguments, malheureusement, n’ont pas pu les convaincre. En ma qualité de co-promoteur de la Fondation et, prenant en compte le fait que je suis né dans la région Anglophone, ils sont convaincus que ma Fondation pourrait être désignée comme organisation terroriste ou une association affiliée à de tels groupes. Prenons quelques minutes pour y méditer. Une Fondation financée sur fonds propres et épargnes individuelles dont l’objectif est de venir en aide à toutes les couches sociales dans les dix Régions du pays, qui a récemment organisé la toute première compétition de remise de prix aux jeunes porteurs de projets dans les filières Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques (STEM), et qui subventionne le recrutement d’enseignants aux élèves déplacés dans la zone de Yagoua – Région de l’Extrême Nord, ne saurait être étiquetée comme une organisation terroriste, tout simplement parce que son fondateur «Anglophone » a attiré l’attention des pouvoirs publics sur le viol, l’arrestation et la détention arbitraire de jeunes étudiantes de 17 ans. Présenter la Fondation comme organisation terroriste entraînerait la perte d’emplois à près de 20 personnes, pour la plupart francophones. C’est la triste réalité du problème Anglophone et nous sommes convaincus qu’il sera résolu. Monseigneur Desmond Tutu, Archevêque Anglican Sud-Africain et Prix Nobel de la Paix 1984, avait l’habitude de déclarer que «si vous êtes neutres face à l’injustice, vous avez choisi le côté de l’oppresseur» ; et que «si un éléphant pose sa patte sur la queue d’une souris et vous dites que vous êtes neutres, la souris n’appréciera jamais votre neutralité. ” Au demeurant, la question Anglophone au Cameroun n’est pas et ne saurait être, au sens strict du terme, un problème entre « Anglophones» et «Francophones». Il s’agit, à contrario, d’un problème entre les ressortissants des Régions du Sud-Ouest et Nord–Ouest et la classe dirigeante, laquelle est majoritairement francophone. Si l’on part du postulat selon lequel le Cameroun est « Un et Indivisible», comment pourrait-on expliquer le silence presqu’absolu de nos concitoyens Francophones sur des préoccupations ci- après : • arrestations arbitraires ;• militarisation excessive;• interruption de l’Internet dans les Régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest ;• viol de jeunes filles ;• abandon sur la voie publique des dépouilles de personnes tuées ; et• bien d’autres atrocités ? Pourquoi ce silence? Dans le but de «punir» les populations en vue de briser leur soutien au mouvement, des rumeurs persistantes font état de la coupure prochaine, par le gouvernement, de l’Internet, de l’électricité, de l’approvisionnement en eau et d’autres services de première nécessité. Les Camerounais doivent barrer la voie à de telles manœuvres qui relèvent d’une autre époque.

Perspectives

Les Camerounais sont à la fois perplexes et confus quant à l’avènement de la décentralisation. Ils ont vu en celle – ci un début de solution aux problèmes sus-évoqués. A la faveur de la Loi du 18 janvier 1996, le Ministère de l’Administration Territoriale (MINAT) a été transformé en Ministère de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation (MINATD). Depuis lors, les résultats de cette structure étatique chargée de la mise en œuvre de la décentralisation sont loin d’être perceptibles. Au lieu de s’atteler à la mise en place de la décentralisation telle que prévue par la réglementation en vigueur, le MINADT a plutôt procédé à l’arrestation des leaders du Consortium qui critiquaient la non – application de ce mode de gouvernance des affaires publiques. Créer des Commissions, arrêter et emprisonner des leaders d’opinion qui ont soulevé des problèmes de développement prioritaires est une manœuvre de diversion qui participe du dilatoire, mode privilégié de gouvernance – quoique désuet – de la classe politique dirigeante de notre pays. Les Camerounais en ont ras-le-bol des Commissions et n’y croient plus. Les conclusions de la Commission mise sur pied à la suite de l’accident ferroviaire d’Eseka, dont le rapport était prévu pour le 25 novembre 2016 au plus tard, restent attendues. C’est l’occasion, une fois de plus, de s’interroger sur l’opportunité et l’efficacité des mesures prises par le gouvernement car elles sont contre-productives. Les autorités publiques ne sauraient caporaliser les citoyens au point de contrôler leurs opinions et pensées. Le Conseil National de la Communication (CNC) ne saurait proscrire des débats sur le fédéralisme ou toute autre forme de gouvernance. De même, le CNC ne peut pas interdire aux médias et organes de presse de se pencher sur des questions d’intérêt national. Comme relevé plus haut, de telles dérives décrédibilisent l’action du gouvernement. Pour l’intérêt collectif, le gouvernement doit prendre en considération les revendications du peuple et y apporter des solutions. Le Consortium constitue une porte de sortie de crise et le gouvernement doit retourner à la table des négociations. Le dialogue inclusif, franc et direct entre les parties est la solution. La sortie de crise ne saurait se faire à travers des Commissions, car elles sont vouées à l‘échec. Dans ce cadre, les deux parties doivent faire des concessions. Tout en m’inclinant devant la sagesse et l’humilité des parties, je les invite au dialogue. Dans le cas contraire, l’option militaire ne pourrait conduire qu’à un bain de sang.

Dr. Denis Foretia

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Dr Denis Foretia est chirurgien et co-directeur de Denis & Lenora Foretia Foundation. Il est également Chercheur et Analyste Principal auprès du Nkafu Policy Institute.


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