LA NATION CAMEROUNAISE EST EN CRISE



 Raul Raoul Sumo Tayo

En cette veille de fête nationale, au-delà du défilé et du folklore, je voudrais relever le fait que notre nation soit devenue un chef d’œuvre en péril. Pour certains d’ailleurs, elle n’est plus qu’un « projet politique passablement menacé », une sorte d’incantation politique, résultat d’un consensus de façade qui cache trop de défauts et trop de contrefaçons. Pour d’autres, la nation camerounaise n’est plus qu’une juxtaposition de communautés fermées sur elles-mêmes et mutuellement exclusives. Ce jugement peut paraître sévère mais il est clair que plus de cinquante ans après les indépendances, nous avons échoué à créer quelque chose de commun entre des gens qui n’avaient pas grand-chose en commun, nous avons échoué à «faire d’un tas un tout », pour parler un peu comme Régis Debray.

L’insurrection identitaire des Anglophones est l’une des modalités de cette crise de la nation camerounaise. C’est pourquoi je pense que l’indignation légitime, que nous manifestons tous face à ces salles de classe brûlées, face à ces élèves chassés par des abeilles, ne peut pas s’accommoder de ce terrible aveuglement qui laisse intact les mécanismes et les ressorts de la radicalisation en cours dans les régions anglophones. Ces actes regrettables nous invitent, nous francophones, à sortir de notre arrogance, car notre gesticulation aggrave l’une des variables de la radicalisation. En cette veille de fête nationale, nous devons faire une introspection lucide des dysfonctionnements de notre système de vivre-ensemble. Jusqu’ici, à cause de la propagande, de l’inculture et de la désinformation, plutôt que de rechercher à comprendre ce qui se passe réellement dans les zones anglophones, nous avons fait le choix d’inventer une réalité qui nous convient. La question essentielle devrait pourtant être : « pourquoi des nôtres ne veulent plus être des nôtres ? ». Quelle est notre part de responsabilité dans le durcissement progressif du positionnement idéologique de franges entières de la population Anglophone du Cameroun ? Parce que, comme pour son pendant sectaire, la radicalisation politique ne se fait pas tout seul. On a besoin de l’autre.

Pour ma part, il est clair que cette crise est le bout du tunnel des déchirures du tissus national, l’expression de dysfonctionnements des mécanismes de la représentation politique, notamment celle des populations anglophones et la preuve de l’incapacité de l’Etat à gérer une circonstance de l’histoire. Je suis également d’avis que l’aggravation de la crise telle qu’observée ces dernières semaines, découle de l’incapacité des autorités à établir un contact interactif efficace avec le corps médian en zone anglophone. Or traditionnellement, lorsqu’il ne se passe rien au centre, l’on assiste à la montée aux extrêmes. Du coup, les radicaux sécessionnistes, hier minoritaires et relégués aux extrêmes, sont aujourd’hui entrés en interaction positive avec des pans entiers de la population des zones anglophones. La répression et la criminalisation de la démarche des Anglophones y sont pour beaucoup.

Face à l’inquiétude identitaire de la communauté Anglophone, notre réponse devrait être toute autre. D’abord, nous devons revoir le logiciel qui fonde notre vivre-ensemble. Ceux qui nous gouvernent doivent finalement comprendre que ce qui permet à une société d’exister ce n’est point la force, la contrainte, mais le lien social. Et le vrai lien social, le lien social solide, repose sur un lien moral, c’est-à-dire une conscience et une volonté de solidarité chez les individus. Ce qui permet à une société d’exister c’est d’abord et avant tout la VOLONTE des individus de vivre ensemble. Cela ne se décrète pas. C’est un pari, un choix qui naît dans le cœur des individus.

Dans ce contexte, l’éducation a un rôle important à jouer. D’ailleurs, le maître des maîtres, Emile Durkheim pense que pour construire le lien moral, il faut une éducation morale qui définirait un socle de bonnes attitudes et réactions allant de la crèche au cimetière. Cela passe par l’école où devrait être enseigné ce qui est commun à tous, à distinguer de ce qui relève de la famille et de toute autre particularité. L’éducation morale passe par ce qui relève de la vérité. Pour cela il nous faut sortir de notre négation de l’histoire… et de la géographie afin de parvenir à une bonne intelligence de notre passé. Or une telle démarche est, jusqu’ici, rendue difficile par le nivellement de statut entre les énoncés scientifiques et les énoncés subjectifs chez les intellectuels camerounais qui traitent des questions de nationalisme et d’intégration nationale. Conséquence, tout est subjectivé et laissé à des caprices des individus.

L’autre solution à la crise de la nation camerounaise passe par l’Etat qui doit assurer un bon fonctionnement des institutions politiques qui devraient normalement permettre de résoudre AU POLITIQUE les différents entre les composantes de la nation. Dans cette logique, il nous faut revenir à la politique, entendue comme art d’assurer la coexistence entre des individus différents. La libération des leaders anglophones apparaît comme le préalable indiscutable. Au-delà, il faut restaurer la République car elle est de plus en plus divisible, antisociale et oligarchique. Toujours dans ce registre, faudrait que les camerounais acquièrent la culture de s’asseoir autour d’une table pour discuter des problèmes liés au vivre-ensemble. Après, il faudrait que ce dialogue soit sincère et dans ce registre, j’aime la belle formule du président Biya lors de sa tournée des provinces dans les années 1990 : « vouloir dialoguer et définir soi-même les modalités du dialogue c’est vouloir imposer sa volonté, donc refuser le dialogue ».

Enfin, parce que la crise Anglophone est aussi le résultat des dysfonctionnements des mécanismes de la représentation politique, le président de la République devrait tirer toutes les conséquences du rejet de l’élite dite compradore Anglophone. Dans cette logique, des personnalités telles Nalova Lyonga, Paul Atanga Nji et Peter Mafani Musonge, par exemple, devraient être déchargées de leurs responsabilités, pas uniquement pour servir de victimes expiatoires et propitiatoire, mais également pour leur rôle négatif dans la montée aux extrêmes que l’on observe actuellement.
En ce qui me concerne, en cette veille de fête nationale, je voudrais dire à mes compatriotes Anglophone : I love you ! Together we are stronger.

par Raul Raoul Sumo Tayo

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